Il y a 40 jours a commencé l'histoire d'un petit cheval mongol. Fraîchement débarqué à Byan Olgiy, nous filons assister au ballet aérien du festival des aigles. De fiers Kazakhs aux vêtements de peau de loup exhibent leurs fantastiques oiseaux. Du haut d'une petite montagne, l'oiseau royal fond sur la proie. Incroyable de précision. Maintenant, ce sont deux cavaliers qui se disputent ardemment une peau de mouton, sur le modèle du fameux jeu Ouzbeck du Bouzkashi. Sauvage. Le lendemain, un cheval nous ayant été propose au festival (et devant nous être « livré ») n'arrive pas. Apres s'être équipes de chouettes bonnets en poil de chameau, nous partons avec Amangeld, notre hôte, voir une autre monture.

Les chevaux mongols sont petits, assez trapus et souvent à moitié sauvages. Nous allons passer plus de 35 jours avec notre canasson, il s’agit de ne pas se louper! Celui-ci semble gentil, pas trop maigre…Oui, il a une bonne gueule! Nous mettons du temps à nous décider et négocions sévère. Dans la région, les prix sont exorbitants, nous le savions. Le cheval est à nous! Youpi! Mais il faut le ferrer nous explique un Mongol. Nous assistons alors à un grand spectacle. Alors qu’en France, le cheval reste sur ses pattes, en Kazakhie, c’est à la sauvage ! En un tour de main, il lui ficelle les chevilles, le renverse sur le coté. Cheval sur le flanc, les pattes en l’air, l’homme prend les fers (des bouts de fer a béton courbés!), une bonne masse et frappe comme un âne notre pauvre cheval. Un autre homme lui tient fermement la queue entre les jambes pour calmer ses ardeurs. En 30 min, l’affaire est pliée! Cheval sur patte, il s’ébroue et nous repartons sur son dos, tout fiers de notre nouvelle acquisition!! Notre première maison a été une tente, notre premier véhicule sera un cheval! Nous aimons bien ne pas faire comme les autres! Un ami mongol nous aide à trouver un tapis, une selle et de l'herbe. Nous partons demain. Nous nous lavons une dernière fois dans une petite pièce tapissée de bois où ronfle un petit poele où chauffe de l'eau. Ambiance sauna. Réminiscence de nos soirées finlandaises…

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6h du matin. Je place les sacs de bat sur le cheval, vérifie le licol et nous rentrons prendre notre petit déjeuner. Amangeld et Hazira nous accompagnent de leurs sourires et nous partons, sacs aux dos, bride en main. Le soleil se lève à peine lorsque nous nous élevons vers notre premier col. Olgiy et ses maisons de bois disparaissent au loin. Nous comprenons rapidement que notre cheval avance nettement mieux sous la pression d'un être humain près de son postérieur. Je me place donc à gauche de sa croupe, Armelle devant moi. Cela deviendra une habitude.

Notre trio progresse bien. Et voila déjà le premier bivouac, au bord d'une rivière. Je plante un piquet en fer et sors ma longe de 20m à laquelle j'attache la bride du petit cheval. Avec précaution, je lui place les entraves. Comment ça marche? Ces genres de menottes en cordes tressées lui enserrent les deux pattes avant et une patte arrière. Je m’avance doucement et m’accroupis. Docile, il semble bien habitué et se laisse faire. C’est même à ma grande surprise qu’il me présente sa patte arrière, genre « fais ton boulot et laisse moi brouter »! Je le laisse avec sa nouvelle démarche de traviole… De l'herbe et des feuilles semblent lui convenir. Nous ne le connaissons pas encore bien mais je devine une petite moue de bonheur sur sa tronche. La tente dressée, nous nous installons autour du feu qui crépite. Les voleurs de chevaux sont monnaie courante en Mongolie, spécialement envers les blancs. Faire des tours de veille? Mettre du bois sur le feu toute la nuit? Nous décidons de dormir la tente ouverte et de placer le cheval entre le feu et la tente, avec 2m de longe. Nous nous « endormons », inquiets. Toute la nuit, je jette des coups d'oeil au cheval, suis attentif à chaque bruit. Le feu est mort, le soleil se lève… « Moir bain uu ? » (« Y a-t-il le cheval ? »)…et Fiston est encore là! Yalla!! Je lui laisse à nouveau 20m de longe, il file vers le tapis d’herbe illico et je rallume le feu.

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En plus du rangement du camp, nous devons équiper notre canasson chaque matin. En parfait autodidacte, je cherche le mode d’emploi. Ah, y’en a pas, ok!! Alors suivez le mien:

    - Installez les tapis, puis la selle Kazakh (2 planches de bois de chaque cote du garrot, reliées par un arc en fer surmonté d’un coussin en cuir). Ca doit être ça.

   - Serrez fermement les trois sangles. Ouh là, il n’a pas l’air très content, Fiston. Ah oui, je crois comprendre la sensation...je suis effectivement un peu près de ses parties génitales…

    - Chargez les sacs de bat et placez-les sur chaque flanc du cheval, avec l’aide de votre coéquipière. Trouvez un bout de sangle pour l’emmêler dans la selle et ainsi bloquer les éventuelles glissades des sacs.

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C’est reparti pour notre deuxième jour!

Notre canasson est fantastique. Il ne se plaint pas, passe partout et avance inexorablement. Ah oui d’ailleurs, sa démarche tranquille est associée à un genre de tremblement de ses babine inférieures qui nous fait bien marrer. On croirait presque qu’il marmonne dans sa barbe! Peu à peu, il s’accoutume à notre langue, à nos gestes parfois un peu trop vifs, et commence à pressentir nos pauses. La journée de marche est ponctuée de « tchou » semblables à notre « hue » français. Régulièrement, nous lui assènons ce mot magique qui provoque chez lui un perceptible accroissement de sa vitesse de croisière…génial!

Nos bivouacs sont conditionnés par le cheval. Nous nous devons de nous arrêter là où nous pouvons trouver de l’herbe et de l’eau. Nous scrutons ainsi chaque matin la carte à la recherche de sources et de rivières sur l’axe de notre azimut. Ces repères deviennent nos objectifs journaliers.

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Peu à peu, nous nous enfonçons dans l’hiver. Le froid, la neige, la glace deviennent notre quotidien. Les petits chevaux Mongols sont habitués à la rudesse du climat et c’est avec bonheur que nous observons Fiston creuser de ses sabots et de son museau la neige à la recherche de l’herbe grasse. Chaque halte est l’occasion pour lui pour manger de la neige, à l’instar des chiens de traîneaux. L’eau étant perpétuellement gelée, nous l’imitons. Pour nous prévenir des voleurs, nous dormons toujours la tente ouverte. C’est ainsi que chaque matin, nous retrouvons notre monture tel un cheval de neige. Les poils totalement gelés, je tente de lui montrer comment se secouer. Il boude ce matin et me regarde en secouant la tête en signe de protestation. J’ai beau essayer de m’ébrouer le mieux possible, il fait semblant de ne rien comprendre. Il est têtu le bougre. A coup sur, il y a une mule dans ses aïeux!

Les nuits glaciales lui provoquent quelques soucis de pieds. Je le retrouve en effet chaque matin sur des talons compensés de glace. Notre cheval est une fashion victime! Des cônes de glace et de neige compressés par sa masse le gênent dans sa démarche. Je dois sortir mon Leatherman pour effectuer l’opération quotidienne. Tournevis dans une main (le cruciforme, c’est mieux), sabot dans l’autre, je m’exerce au curage. Travail pas toujours facilité par notre fidèle destrier qui semble assez sensible aux giligilis sous les pieds…M’enfin, comme dirait Gaston!

Notre ami le cheval n’aime pas trop le vent. Il s’amuse alors à marcher de travers pour tenter de se placer dos au vent. Exercice qui nous entraîne dans de petites difficultés lorsque notre direction est face au vent!! Fiston ne semble également pas très à l’aise sur la glace lors de nos différents passages de rivière. Les oreilles tournant comme des satellites fous, le pas hésitant, il s’élance doucement sur la surface gelée pour finir au grand trot dans une panique incompréhensible. Cela ne nous fait pas toujours marrer! Nous marchons ainsi pendant 35 jours, au gré de nos bivouacs de plus en plus glacials, et suivant des paysages enneigés d’une beauté incroyable. Notre monture devient peu à peu de plus en plus sauvage et les derniers matins, il rechigne lors de notre premier contact, balançant sa tête vers moi en me lançant des regards noirs. Il est temps qu’on arrive. Un matin, par -24 degrés, nous deboulons gelés de la tête au pied dans une petite maison de bois. Nous ne récupérerons pas la sensibilité de quelques extrémités. Les chaussures de rando impossible à lasser, et semblables à de gros sabots de glace le matin, ainsi que l’absence de yourtes jusqu’au prochain village, nous conduit à prendre une décision que nous redoutons: stopper ici notre aventure. Armelle part en voiture vers Tsetserleg et je dois rallier les 48 kms vers ce village d’une traite sur notre ami Fiston. Nous espérons ainsi vendre à un meilleur prix notre cheval, que notre hôte nous propose d’acheter à un prix dérisoire. Apres un premier échec par – 29 degrés, sous l’éclat d’une superbe parélie (les trois soleils), je me relance dans la course le lendemain. Préparé le matin par une vieille grand-mère qui m’aide à porter ma dheel et surtout grâce au prêt d’une paire de bottes mongoles, je parviens au premier col. Youpi, le col est fini! Je porte 4 couches en haut, 2 sous-vêtements et 2 pantalons et je suis enroulé dans ma dheel en poils d’agneau. De grosses moufles en poils de mouton et les bottes mongoles m’apportent un certain confort mais j’ai quand même froid… Et dire que je vais passer les 8 prochaines heures comme ça. Il y a des moments où je me demande si je ne suis pas un peu barjo quand même!!

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Rapidement, ma préoccupation majeure devient la sauvegarde de mes parties génitales et de mon postérieur. Aussi précieux que des animaux en voie d’extinction, je prends soin de ces éléments comme la prunelle de mes yeux. D’ailleurs, je tente de voir quelque chose car mes cils gelés commencent à se coller. J’alterne ainsi le pas tranquille, le trot meurtrier et la marche a pied. Deux bonhommes de neige me dépassent sur une moto. Dialogue d’hommes gelés. Avec la bouche qui a du mal à articuler, nous avons du mal à nous comprendre, mais bon! Mon Dieu que c’est ennuyant le cheval! Je m’arrête pour marcher un peu et placer mes chaussons en duvets sous mes fesses. Je comprends les Mongols qui montent de travers, en appui sur une cuisse. J’essaye. C’est pas mal. Un renard me scrute et au détour d’une colline, j’aperçois le village. Yalla, 48 kms en 6h. Alors que je cherche la poste pour récupérer comme prévu un message d’Armelle me disant où elle se trouve, un “Vidian” retentit derrière moi. Avec bonheur et émotion, je retrouve ma douce, laissée la veille à des inconnus motorisés. Elle est vivante! « Il est vivant »! Nous passons les trois jours suivants chez une famille fantastique dont le père m’avait prêté les bottes. Le cheval dans la cour de la maison, quelques hommes viennent le voir mais sans suite. Nous postons alors des petites annonces en mongol dans les quelques magasins du village. Le soir même, le frère de notre hôte, Dambaa, vient prendre un thé à la maison, puis s’enquière du prix du cheval. Je lui explique ce que l’on vient de faire, il lève son pouce pour nous dire bravo et sort voir le cheval, puis repart. Dambaa m’explique qu’il est berger et qu’il part chercher l’argent pour le cheval. Quand il revient, il m’interpelle. Je ne sais pas si la transaction doit se faire discrètement ou pas. Nous buvons un thé ensemble. Puis dans un regard complice, il invite Armelle à prendre des photos et sort l’argent de sa  dheel, qu’il épluche devant moi. Le compte y est mais comme de coutume en Mongolie, je me dois de recompter devant lui. Dambaa me montre comment placer mes doigts « à la mongole » et j’égrène à mon tour les billets, dans un rire général. Je porte fièrement la toque en poils de Dambaa. (pas les poils, vous avez compris), puis serre la pince de son frère. Une dernière photo avec notre ami Fiston et il s’évanouit dans la nuit.

Plus de cheval : notre expédition est bien finie, une nouvelle page se tourne.

     Vidian