Julley! (un dernier pour la route)    

    Comment va la vie en France? Et a Moscou, en Chine, en Argentine, en Uruguay, a la Reunion, en Australie, a Amsterdam, Bruxelles, New-York ou Dubai? Nous pensons bien a vous tous, amis, famille, cousins ou inconnus (!), specialement depuis notre arrivee dans un monde finalement bien civilise qui est celui de la capitale indienne, Delhi la polluee. Oui, nous avons bien quitte notre cher Ladakh, non sans une vague de tristesse. A la demande generale, nous allons vous presenter un peu mieux notre famille ladakhie et la vie quotidienne de la maison. Vous remarquerez une manoeuvre tres subtile de notre part pour vous inciter insidieusemnet a relire nos articles sur le Ladakh en ayant la chance (incroyable) de pouvoir mettre des visages sur les noms alors abstrait que l'on vous rabachait a longueur d'articles.

    A peine revenus de notre escapade dans la vallee interdite de la Nubra, nous retrouvons notre chere maman ladakhi et le paternel avec une joie particuliere. A peine installes dans la cuisine, les "butter toast" (pain grille au beurre) d'Amaley nous font realiser que le plaisir d'etre chez soi est intense. Quel pied mes enfants, quel pied! Imaginez deux jeunes poussiereux, assis par terre sur des banquettes de tapis, sous la lumiere de la seule ampoule qui pendouille au mur, le sourire beat (attention Vidian, tu baves...), soufflant sur notre (ultra) petite tasse de the sale fumant, le regard bienveillant et doux d'Amaley pose sur eux...

DSC_0005

    Le the avale, les toasts a peine digeres, Armelle pousse gentiment Vidian a se laver. Une aventure en elle-meme, et meme si la temperature est montee de quelques degres depuis janvier, evitant tout gel definitif des pieds, l'expedition hygienique reste un defi! Non, nous ne sommes pas obsedes par la toilette (meme si on n'arrete pas d'en parler), mais sachant que nous effectuons cette obligation qu'une fois toutes les deux semaines et demi...vous allez peut etre nous excuser. Nous vous avions explique la position de la bassine de plastique, au dessus du trou beant des toilettes a la turque, celles ou il faut vider ses poches avant de faire son travail. Les pieds cales contre les rebords de la bassine pour eviter tout plongeon incontrole, il faut saisir la cruche de plastique grise et l'immerger dans le sceau bleu a eau chaude. Puis attraper prestement le savon et le gant de l'autre main et tenter de:
     1. s'eclabousser,
     2. mouiller le gant,
     3. y frotter le savon,
     4. viser le tout vers votre corps tout blanc.
     Un geste qui n'est pas naturel pour un sou! M'enfin...Accroupi, parfois la lampe frontale sur la tete (coupure d'electricite oblige), la vision de cet humanoide blanchatre dans la plus stricte tenue d'Adam en suprendrait plus d'un! Le plus dur reste cependant a s'extirper de la bassine. En effet, Vidian a bien sur mis de l'eau partout, qui est en train de se crystalliser et de geler sur le sol en beton brut. En sachant que si vous sortez un pied en tentant de le placer le plus loin possible, votre bassine en plastique se lance alors dans une translation dangereuse visant le trou sans fond des toilettes! On vous laisse trouver une solution appropriee en meditant devant ce cliche:

New_Image

    Retrouvons Amaley, qui s'affaire dans la cuisine. Nous aimons terriblement cette petite dame au charme extra et au rire tellement naturel. Elle travail au centre d'education publique, qui s'occupe en fait de la gestion et du management des ecoles publiques de la province du Jammu and Cashemire. Dernierement en greve, avec tout de meme une obligation a venir pointer tout les jours, elle doit aujourd'hui rattraper le temps perdu en cravachant deux a trois heures de plus par jour, ce qui nous a fait bien rigoler! Aussi attentionee que nos propres mamans, Amaley nous gate autant que ses chers enfants: the sale, tartines, the au lait, chapatis, the noir, puri (autre sorte de pain plat), biscuits...En rentrant de nos peregrinations journalieres, nous passons beaucoup de temps a discuter avec elle. De quoi? Plein de choses en realite, de l'education des enfants au Dalai Lama, du voyage a la situation au Tibet, des choix de vie a la reincarnation...Nous nous rappellerons longtemps cette discution emouvante mettant en scene notre petite Amaley au bord des larmes en nous expliquant toute la reconnaissance qu'elle porte a Bouddha de lui avoir donne des enfants aussi brillants et respectueux de leurs parents...

DSC_0812

     Abaley, lui, est un rigolo et bon public. Tsering Morup est le tenancier d'un petite epicerie. Si vous souhaitez acheter du sucre, des bonbons, du riz, des cigarettes au chocolat, du savon, du PQ, des epices ou du lait en poudre, Abaley est votre homme. Parfois dans son grand siege de patron, la couverture sur les genoux pour se rechauffer grace a son petit butagaz, ou a discuter dehors avec les amis de passage, il garde le sourire de 9h du matin a 9h du soir...Et bien souvent, il repart a son magasin pour repondre a la demande d'un voisin ou d'un militaire du Kerala qui souhaite telephoner a sa famille restee a Cochin. Vous avez compris: l'epicerie fait aussi office de cabine telephonique!

CSC_1009

     Vers 21h donc, au retour d'Abaley a la maison, nous degustons la fameuse (fumeuse?!) Thukpa, une soupe aux nouilles maison agrementee de multiples legumes et de fromage secs. En hiver, pas beaucoup de choix, malheureusement. C'est le moment pour chacun de parler son propre langage. Nos "parents" adoptifs se racontent leur journee pendant que nous ecrivons nos aventures sur nos petits carnets de voyage.

DSC_0816

    Le saviez vous? Au Ladakh, les prenoms des enfants sont donnes par le Dalai Lama, ou un Ringpoche (Grand Lama) proche de la famille. Ainsi, de nombreux enfants se retrouvent sans nom jusqu'a l'age de deux ans. Mais de toutes facons, qui n'a jamais trouve de petit nom a donner a un nourisson...un prenom ne sert finalement a rien avant deux ans! Ce nom est toujours double (Tsering Morup, Punshok Dolma), mais un seul est vraiment usuel. Le nom de famille, que l'on appelle la-bas "house name", est issu de la famille du pere depuis des generations et des generations.

    La maison d'Abaley et Amaley est petite et sombre, car ne comporte qu'un rez-de chaussee. Ils ont tous les deux un emploi, mais les finances familiales sont grevees par les etudes des enfants. Effectivement, leurs trois enfants, tres brillants, font actuellement leurs etudes a Delhi, et cela coute une fortune...Mais c'est un choix qu'ils ont fait: privilegier l'education de leurs enfants cheris plutot que de construire un deuxieme etage qui, lui, serait baigne de soleil, ou ouvrir une guest house (comme 50% ou plus des habitants de Leh). Ils provoquent la jalousie ou l'incomprehension de leurs voisins mais s'en fichent. Bouddha est avec eux, et ils le remercient tous les jours par des prieres dans le petit temple de la maison. Ou bien chuchottent a longueur de temps pendant leurs activites: "Om mani padme um", le mantra le plus important du bouddhisme tibetain. Un petit moulin a priere est pose dans la cuisine, et des que l'un des deux passe a proximite, hop, un p'tit tour, mine de rien (de droite a gauche, on s'entend...)! Mais...cela n'empeche pas a la maison d'etre tres froide, particulierement notre chambre! Cependant, une enorme couette par-dessus nos sacs de couchage en doudoune nous ont permis de passer des nuits correctes cet hiver...Le plus dur, c'etait le matin! La veille de notre depart, il faisait presque 5 degres dans la chambre, une douce chaleur quoi!

DSC_0885

    Notre derniere soiree est memorable. Amaley est revenue tot et Abaley nous rejoint pour prendre un the. C'est alors qu'un grand moment commence. Toute exitee, Amaley habille Armelle en parfaite femme ladakhi, en la parant de la goncha de fete et de multiples parures. Vidian revet sa goncha d'hiver en laine (toute neuve!) pendant qu' Abaley court chercher un chapeau traditionnel chez la voisine. Amaley se prepare enfin et nous nous retrouvons tous derriere la maison pour une seance de photos rigolotes...

DSC_0953

    Depart. Dimanche 16 mars 2008, 7h30. Les sacs attendent dans le couloir, nous avons les chaussures aux pieds et les larmes qui montent doucement du fond de notre coeur. Abaley et Amaley nous offrent alors une katak (simple echarpe de soie blanche pour remercier ou honorer la personne qui la recoit), Amaley pleure et se cache dans le cou d'Armelle en la serrant fort dans  ses bras et en lui offrant un collier en bois de Santal. Chacun verse de douces larmes: c'est dur. Nous laissons une part de nous-meme ici, nous le realisons avec encore plus de force en ce moment precis. Des choulis (abricots secs) completent les "au revoirs" et chacun se serre dans les bras, chaleureusement. Un dernier regard et la camionette d'Abaley nous arrache a notre peine. Nous degringolons vers l'aeroport. "Change pas Abaley, t'es genial, see you". Sur le "parking" , nous nous retournons et decouvrons Stanzin, notre guide du Zanskar, avec qui nous avions dejeune deux jours auparavant. Adorable, il est venu au rendez-vous et nous a apporte un thermos de the au lait et des biscuits! Et nous voila a prendre notre dernier the sur les banquettes de moleskine de la salle d'attente de l'aeroport. Il nous passe au cou une seconde katak avant de nous serrer dans ses bras. Les yeux rougis par les larmes, il nous fait promettre de revenir et de faire attention a nous. Tout emus, les larmes sales coulant sur nos joues, nous passons le premier portique de securite avec l'impression de tout quitter, notre famille, nos amis, notre vie ici. Le cou charge de kataks de nos amis. Une boule dans la gorge. Des souvenirs plein la tete.

DSC_1006

    Ouah, quel puissance, quel force! Armelle ne parle malheureusement pas de Vidian mais de la forte impression que nous laisse le decollage. Completement bluffant quand on a l'habitude de voyager a la hauteur des paquerettes! Hop, nous planons tranquillement au-dessus du Stock Kangri, le sommet de 6121m que Vidian avait gravi avec son cousin en 2004. Un coup d'aile sur la gauche pour observer le Zanskar. "Regarde, c'est Chilling, et la, Nimo...ouah la confluence avec l'Indus! On a marche, ici !" De hauts sommets nous saluent de loin. L'Everest est l'un de ceux-la. Au revoir Ladakh. Prends soin de toi petit royaume himalayen. Et ne change pas trop.

DSC_1035

    Splach! La sortie de l'avion est une douche d'humidite et un vent brulant nous fouette. Bienvenue a Delhi, la temperature est de 24 degres...et dire que c'etait -24 degres il y a deux mois en arrivant au Ladakh...! Le soleil et la chaleur nous pompe notre energie mais notre suroxygenation compense. Explosion de couleurs, de senteurs, de bruits. Une bombe de vie. Et nous voila a marcher dans les rues de Pahar Ganj a la recherche d'une auberge. Puis tout se bouscule: la rencontre avec Morup et Sonam, les enfants de notre famille ladakhie, l'obtention du visa iranien, la rencontre avec un photographe italien travaillant en Hollande, une famille belge voyageant  en 4x4 autour du monde et un couple de francais roulant depuis la france dans leur 2CV camionette...tout va bien vite ici! Nous profitons VRAIMENT de douches interminables, de lassis (=sorte de yaourts liquides) sur les terrasses ensoleillees, du plaisir de, tout simplement, ne pas avoir froid. Une sensation de vacances, peut-etre....
     Les projets? Quitter Delhi apres-demain, et rejoindre le Pakistan d'ici une semaine, en "prenant notre temps" a travers l'Inde de l'ouest. Il est probable que nous prenions la decision de traverser le Pakistan pour rejoindre l'Iran, plutot que de prendre l'avion. Nous nous sentons suffisamment renseignes pour avoir confiance en cette decision. Nous vous tenons au courant...

     A plus!

     Vidian et Armelle (ou Dawa et Nilza, les prenoms ladakhis que les petites nonnes de Rizdong nous ont donne!)