22 février 2008
Hivernale a Leh
Julley!
Ou en etions-nous...Ah oui,
au retour de notre peregrination "fluviale" sur le Zanskar gele...La
premiere operation effectuee fut le sceau d'eau chaude sur le corps,
autrement dit la douche ladakhie. Un moment d'une etrange sauvagerie.
Imaginez un humanoide blanchatre, totalement nu, les pieds dans une
bassine en plastique rouge posee sur un trou beant en porcelaine (mode
turque!), et qui tente de s'asperger d'eau chaude dans la demi
obscurite d'une salle de bain de terre sans electricite, baignee dans
une atmosphere de brouillard mysterieux...Voi-la! Et la cerise sur le
pancake: une individu en doudoune et bonnet qui aide au rincage des
cheveux de l'homme nu comme un ver! M'enfin le resultat est sans appel:
un bien-etre s'empare alors de nous et une somnolence de bonheur nous
plonge dans une lethargie bienfaitrice.
Amaley (Maman!) a finalement decale son retour
d'une semaine. Nous cuisinons ainsi pour Abaley (qui travaille comme un
fou dans sa petite epicerie jusqu'a 21h) de savoureux plats aux saveurs
franchouillardes: croque-monsieurs, nouilles aux legumes et au fromage
(de yack evidemment), compote de pomme a la canelle, puree maison aux
oignons et omelette au champignons. Nos papilles gustatives s'eclatent
tandis qu'Abaley semble plutot apprecier cette nourriture toute prete
lorsqu'il revient a la maison. Contrairement a la franchise mongole, la
discretion ladakhi nous empeche de deviner si VRAIMENT, il aime. Le
saura-t-on un jour?
Nous apprenons tranquillement a utiliser
les outils quotidiens de la maison. Evidemment, l'eau est a aller
chercher a la fontaine, pas loin, pour etre versee dans un grand seau
pres du poele a gaz. Un travail d'homme que Vidian prend treeees au
serieux. Mais apres attention, tout se complique (travail de femme?):
il faut prendre la cruche en plastique VERTE pour prelever de l'eau de
ce recipient...Pour faire la vaisselle, verser l'eau de la cruche VERTE
dans la cruche en plastique GRISE (plus grande). L'erreur: prendre
l'eau marmite a eau chaude (pas celle a the, hein?) avec la cruche
GRISE...Abaley n'est pas content? T'avais qu'a faire gaffe!...Quelle
chance de tomber sur une famille pour qui le respect de la purete de
l'eau est essentielle. De toutes facons, cette famille n'a, tres
objectivement, aucun defaut. Mais cela vaut bien un recit en lui-meme
et cela fera le sujet d'un prochain message bloguesque.
Nos journees s'organisent entre loooongues matinees a boire un the-pres-du-poele-a-la-maison, le cafe internet, ou un gentil petit bonhomme nous sert un bon the au lait sucre lorsque le froid se fait sentir (et lorque le temps qui passe commence a rendre son petit business assez lucratif), la Golden Bakery, qui nous offre de savoureux muffins (chacun ses caprices!), les rues de Leh, qui voient deux vagabonds errer a la recherche de chouettes lumieres, et le "Tibetan Friends Corner" ou l'"Amdo Cafe" pour engloutir un fried rice ou une crepe aux legumes..."Mais, ils sont obsedes par la bouffe ma parole"...
Et voila que des rencontres vont precipiter le rythme de nos journees.
Cherchant en vain une agence de trekking pour demander les permis
speciaux pour la vallee de la Nubra ou le Tso Moriri, trop pres de la
frontiere chinoise, nous tombons sur une blondinette bien sympa, Celine, qui
semble connaitre bien le coin. En prenant un cafe, nous apprenons
bientot qu'elle tourne en realite un documentaire sur la vie d'Olivier
Follmi (grand photographe et amoureux de l'Himalaya). Et voila
qu'Armelle est embauchee pour tourner une sequence en doublant
virtuellement Danielle Follmi!
Celine et Sonam viennent nous chercher un matin et
nous voguons bientot sur les pistes ladakhies vers le village de Stok.
Arrives au Gompa, un minuscule et adorable monastere accroche a la
montagne, le Seshu (les puristes excuseront l'orthographe),
entre danse des masques et transe des moines, commence. Le temps est
magnifique: un soleil "calorifique" et une purete de l'air cristalline.
Nous nous retrouvons malheureusement "coinces" dans l'espace reserve aux
touristes. Mais il faut avouer que le point de vue est parfait,
legerement en hauteur et le soleil de trois-quart dans le dos. Celine
tourne des images pendant que le doigt de Vidian se cramponne au
declencheur de l'appareil. Une avalanche de couleur, de contraste, de
mouvement. C'est superbe!
C'est alors que nous remarquons un trio d'enfer: deux beaux gosses, lunette de soleil et peaux tannees, et une femme dont le regard en dit long sur sa capacite a vous scanner le cerveau! Nous commencons a discuter avec l'un des deux grands gaillards sympathiques. Il revient de 21 jours d'expedition entre le lac Tso Kar et le Zanskar avec un ami et 10 porteurs. Bien sur, nous avons les yeux grands ouverts et ne perdons pas une miette de son recit. Specialiste des aspects religieux en Inde, Igor le bien nomme, nous conte les secrets de ce qui se passe devant nous. Nous decouvrons aussi que son potos n'est autre que le redacteur en chef d'un magasine de marche et de montagne. Ils restent quelques jours a Leh et nous invitent a passer a leur Guest House. Cela ne tombe pas dans l'oreil d'un sourd. En ce qui nous concerne, la faim nous tenaille trop pour continuer a observer ce ballet de couleur et nous filons avaler des nouilles chinoises avant de trouver un col propice aux images que veut tourner Celine avec Armelle...qui se retrouve en goncha traditionnelle, un foulard sur la tete, brassant la poudre en soufflant. Pendant ce temps, Vidian prend de la hauteur et gagne le col a 3802m. Le pied!
Nous voila de retour a Leh. Nous avons le grand
plaisir de preparer un bon the au lait sucre pour le retour d'Amaley un
lundi matin. Cette femme est toujours aussi belle, et d'une energie
debordante. Les retrouvailles sont vraiment sympa, avec toutes les
reminiscences des moments passes ensemble il y a 4 ans...
Un apres-midi, nous
passons par la Jigmet Guest House et retrouvons le trio...en train de
dormir dans leur sac de couchage! Un petit the s'improvise et les
discussions s'orientent rapidement vers l'aventure, la passion des
voyages, les rencontres...Jean-Marc nous gratifie pendant ce temps d'un subtil
echantillonage de musique occidentale...Qu'il est doux d'entendre
l'harmonica de Bruce Springsteen, la voix de Marianne Faithfull ou la
guitare de Jimmy Hendrix! Le rhum se mele bientot au the, et nous
resterons finalement diner! Le voyage est le catalyseur de rencontres
fantastiques, celles que vous n'auriez pas meme espere. Profiter de la
sagesse et de l'experience de grands voyageurs, connaitre les dessous
de certaines aventures mediatiques. Henriette a pu connaitre Theodore
Monnot ou meme Lanzmann. Nous repartons en silence dans la nuit, perdus
dans le tumulte des reves que ce trio nous a inspire...
Plus tard, nous retrouvons notre guide Stanzin devant un chorten connu pour etre le point de rdv des Zanskarpas. Aujourd'hui, c'est lui qui nous invite a dejeuner! Dans les bas quartiers de Colony, nous entrons dans une cour ou jouent aux cartes trois adolescents. Les "Julley" fusent encore lorsque nous decouvrons sa chambre. Une petite piece dont le sol en terre battue est recouvert d'une paillasse. Une malle de vetement, un vieux poste de radio-cassette, quelques sachets d'epices poses sur une caisse en bois, un rechaud a kerosene et quelques paires de bottes s'eparpillent dans l'espace. En ce moment, sa petite soeur et son grand frere Namgial partage sa caverne. Un cylindre ferme et perce de trous, pose sur le rechaud, lui permet de se chauffer. Seule une petite fenetre eclaire son antre. Il est heureux, Stanzin. On discute, on rigole (il adore raconter des histoires tres droles), et on se cuisine un bon fried rice avec des lentilles. Dans le meme temps, chacun garde une oreille sur la radio qui lance les resultats du match de cricket entre l'Inde et le Sri Lanka. Un moment simple et sympathique, comme on les aime...
Il est 9h lorsque nous retrouvons le trio sympathique a la Jigmet Guest House. Celine est deja la et nous avalons un cafe. Nous voila dans la Tata Sumo (4x4 indien) de Tundup en direction du gompa de Matho. Un autre "seshu" se joue dans ce monastere, qui a tout a envier du charme de celui de Stok. Chacun se met en place et bientot, c'est une foule d'hommes, de vieillards, de femmes et d'enfants qui se pressent dans une cohue indescriptible.
Alors que les
danses des masques evoluent sous nos yeux, des averses de batons
s'abattent regulierement sur les pretendus agitateurs de la foule. La
securite est assuree par les militaires indiens, et malgre les rires
des locaux, nous sentons une petite tension. Igor continue a expliquer
a Vidian le developpement du bouddhisme en Inde et au Ladakh lorsque
les oracles debarquent en courant...
Deux moines en transe, torse nu,
crient et levent les bras. Ils reviennent bientot en costume, un sabre a la
main. Une multitude de kataks, echarpes de soies, leur ceinture bientot
le torse. Pendant presque deux heures, ils evoluent devant nous, courant sur les
toits, tentant de se couper la langue ou le bras, en poussant des cris
et en dansant. Ils sont possedes par une divinite et lancent des
paroles incomprehensibles. Soudain, l'un deux court dans notre
direction, grimpe les marches a une vitesse vertigineuse puis marche
tranquillement sur le parapet. Derriere lui, 20m de vide. Nous ne
sommes qu'a quelques metres de cet homme qui halete, les yeux dans le
ciel. Nous sommes a genoux et le voila qui s'arrete devant nous. Il est
la et absent a la fois. Chacun stoppe sa respiration. Un seul souffle suffirait a le precipiter dans le vide. Il est epuise et
recule maintenant doucement, placant chaque pied l'un derriere l'autre sur le
muret de terre. Son sabre nous frole. Quelque chose, ou quelqu'un, le guide. Son
funambulisme nous tient en haleine. Puis soudain, il lance un grand cri, se
ramasse sur lui meme, s'elance en courant puis saute sur une petite plateforme.
Chacun prend une longue inspiration, comme apres une longue apnee. L'oracle
continue a danser en bas puis dans un grand rale, tombe en arriere. Les moines
le receptionnent dans leur bras et emmene ce corps inerte d'une raideur cadaverique
sur leurs epaules. C'est fini. Chacun reste coi. Chacun interroge du regard son
voisin. Juste incroyable. Un evenement d'une force et d'une beaute
extraordinaire. Nous marchons comme des somnambules dans le dedale des marches
du monastere et regagnons la voiture sous un lever de lune fantastique. La
soiree se terminera autour d'un bon cognac francais (merci la famille) et les
mets delicats d'un restaurant cashmiri. Henriette, Igor et Jean-Marc repartent
demain vers de nouvelles aventures indiennes, dans la moiteur de la province du
Kerala. Nous nous quittons dans l'obscurite. Bonne route!
Amaley a repris la maison en main. Et c'est par de delicieux et gargantuesques petit-dejeuners que nous commencons chaque journee. Nous fomentons actuellement de nouveaux plans d'escapade glaciale en scrutant les cartes topographiques de la region. Nous partons demain vers des monasteres recules et les petits villages du coin, en esperant croiser la route de loups ou leopards des neiges qui peuplent la region. Sept jours de marche, pour se remettre en route.
Glacialement et chaleureusement!
Vidian et Armelle
15 février 2008
Completement givres!
Julley, Julley!!
Nous revoila, "fraichement" revenus de notre marche sur le Zanskar gele, nomme Tchadar. De la glace dure, de la glace molle, cassante, translucide, magnifique et eprouvante, mais aussi de la neige legere, du soleil, de l'eau bien froide, beaucoup d'ombre, des roches multicolores, des rencontres ephemeres, des sourires immenses, des heures de marche et de sommeil (un peu moins)...14 jours d'une belle epopee bien givree. Allez, glissez avec nous un instant!
6h30. La montre sonne interminablement le temps que Vidian sorte un bras du sac de couchage et trouve en tatonnant l'objet convoite. Clic! La main gelee revient dans le duvet. "- 7 degres cocotte, ca va etre une belle journee!". Position debout, enfiler le t-shirt glace, changer de chaussettes une derniere fois, un pantalon de montagne sur les fesses, et vite se precipiter dans la cuisine. Ah, la douce chaleur du petit bloc de chauffage a gaz...!! Abaley, notre hote, termine de faire ses yaourts pour son magasin et nous serre un bon the au lait sucre fumant. Le liquide bouillant coule doucement dans le ventre, un vrai petit bonheur matinal.
Puis, tout s'accelere. Notre guide, Stanzin, arrive sur les coups
de 7h30, envoie prestement un the dans le fond de son gosier, enfourne
dans son sac a dos la nourriture qui reste et nous emmene a travers des
raccourcis vers la station de bus. Son grand frere Namgial est la
aussi. Alors que Vidian lui donne 10 roupies pour le monastere (autant
mettre les dieux de notre cote!), Stanzin revient triomphant avec une
nouvelle paire de chaussettes roses. C'est bon, il est pare pour le
trek! Et dire qu'on se sent un peu bourrin, nous! Derniers conseils du
frangin plus experimente. Le bus meugle. Embarquement immediat.
Nous filons a au moins 30km\h (wouha, la sensation!) depuis 2h30 sur une piste cahoteuse, a travers des paysages de montagnes blanches et aveuglantes. Le soleil est la, c'est magnifique. Une pause the plus tard et nous stoppons sur un terre plein au milieu de...nulle part. La piste s'arrete quelques centaines de metres plus loin. Vidian file chercher les sacs sur le toit du bus, ou repose un bric a brac incroyable: bois, poeles, bouteilles de gaz, couvertures, sacs de nourriture...Des hommes chargent deja le barda sur des yacks et des anes, direction la Markha Valley, un coin perdu. Pas le temps de trainasser, on sort quelques chapatis (galettes de pain) et commencons a marcher dans l'air glacial. La piste en terre, que de pauvres travailleurs tentent de creuser dans la roche, termine en cul de sac. On ne peux plus resquiller, il faut descendre sur la glace!
Installez vous bien, une bouillote sur les pieds, un vrai cafe cale dans une main, bonnet sur la tete...c'est parti!
Demarche de glace. Les premiers pas sont un peu hesitants, disons. Un baton de marche dans la main, l'autre bras assurant l'equilibre (en brassant l'air au debut!), il faut se laisser glisser doucement sur la surface vive. Nos grosses bottes en caoutchouc de l'armee indienne s'ecrase mollement sur la glace. Et hop, le geste est adopte. Cela ressemble un peu a une danse. Poser la godasse, partir en glissade controlee tout en plantant fermement le baton dans la glace (ah le plante de baton!), decaler la hanche, forcer l'arret du premier pas et tirer l'autre jambe en avant, plus en avant encore! "Mais la glace, elle est trop dure!" Faut faire avec! Le soleil eclaire seulement le haut des gorges aux reflets ocres. Trois danseurs evoluent dans l'ombre. Ce mouvement est ereintant. Il force sur les hanches, pompe sur les cuisses, tire sur les bras. L'envie d'essayer un autre pas nous prend de temps en temps. Un pas plus normal. La pause un peu brute du talon sur la glace nous envoie rapidement dans un gymkana de haute voltige: la jambe tendue en avant, les aducteurs pret a se dechirer, les bras qui fendent l'air, pret a s'envoler (si seulement), le sac qui vous rappelle que la gravite vous tire vers le bas, bien plus bas que vos fesses...Aie, ouille, l'atterissage est amer! Bon, et bien dansons encore un peu! A contre jour, Armelle avance, tanguant a droite a gauche, les mouffles trop grandes au bout des bras. Allure de primate. Peut-etre que la legende du Yeti est nee sur le Tchadar!
La glace est folle. Elle perd la tete sur le Tchadar. Oui, oui, elle s'amuse a prendre toutes les formes possibles et imaginables, elle joue avec les humains qu'elle porte sur son dos, elle craque, se decoupe, se laisse recouvrir d'eau, disparait et reapparait en quelques heures. Tout glaciologue qui se respecte devrait partir en stage sur le Tchadar! Tout geologue qui se respecte devrait vraiment partir en stage sur le Tchadar! Et pour chaque geographe emmerveille par la grandeur de la nature, le Zanskar gele est un reve. Vidian le realise aujourd'hui, le nez constamment en l'air! Des zones libres laisse couler une eau a la glace pilee. Etrange ressemblance avec de la lave, glaciale. Elle coule lentement et inexorablement dans le gouffre que forme la glace bleue, piege mortel. Deviner la teneur de la glace devient vite un challenge: observer les zones d'ombre ou de transparence, les couleurs, la surface rugueuse ou lisse. Parfois, l'impression de marcher sur du verre pile est incroyable, parfois on s'imagine ecraser doucement le dos d'un mille feuilles, ou alors on casse la glace comme on casse le caramel sur une creme brulee...Eh oui, nous pensons souvent a des mets bien plus delicats que le Thukpa!
Nuits prehistoriques. Dans notre peregrination, nous avons la chance de trouver des caves, creusees en ete par l'eau, dont le niveau est alors de 3 metres superieur. A peine les sacs poses, nous cuisinons un bon the pour nous rechauffer les entrailles. Sale ou sucre, lacte ou pas, il coule lentement, reanimant certaines parties du corps. Et voila le moment pour les hommes de partir en quete de bois, tandis qu'Armelle arrange la caverne. "Du bois en plein canyon, ils sont marrants" direz-vous. Vidian commence a fouiller les versants a la recherche de pauvres arbustes, mais Stanzin, malin comme un singe, montre alors l'astuce. Sous d'enormes rochers s'amasse en periode estivale tout ce que la riviere charrie: de vieilles godillos, des bouts de plastiques inidentifiables, des morceaux de tissu, mais surtout du bois. Au lieu dit de Tilat Do, une mine de bois fera halluciner Vidian. Du bois entasse sur des metres de hauteur, le reve de tout marcheur dans le froid!
Le feu chauffe la grotte et trois ombres s'activent autour du foyer. A demi flechi, plissant les yeux pour lutter contre la fumee, nous sortons tous les ingredients du diner: vegetaux secs, tomates seches, farine, epices, oignons, ail et eau. De quoi se preparer le fameux Thukpa, genre de nouilles ladakhies. Nous restons des heures a surveiller et regarder le brasier. Des flameches bleues courent sur le bout de bois, s'enfuient dans un sifflement pour reapparaitre aussitot dans un claquement jaune. Exercice de prestidigitation. Nos mains s'orientent comme des panneaux solaires pour capter chaque rayon calorifique.
Le temps est clair, ca va pincer cette nuit. Nous etendons nos sacs de couchage dans la poussiere de cendre. Durant ce trek, nous avons peu partage notre grotte, hormis la premiere nuit, ou un militaire rejoignant sa base a Padum, et un vieux Zanskarpa, la Goncha odorante (long manteau du type Dheel mongole) et le chapelet tibetain autour du cou, ont ronfle a nos cotes. Les bruits nocturnes sont etranges. Ils emplissent les gorges qui les font resonner. La riviere gele vit et lance dans le noir un son a la confluence d'une bouteille de gaz qui fuit et un tapis roulant (sans les machouillements coutchoueux). On se frictionne comme on peut en attendant le matin. Le duvet de Stanzin ressemble plus a un sac a viande qu'autre chose. Il veillera toujours plus longtemps que nous pres du feu et se levera regulierement le premier, totalement congele. 7h, un souffle et une fumee bleuee nous reveille. Stanzin fait tout ce qu'il peut pour rechauffer ses chaussures de cuir afin de pouvoir les enfiler. Un bon cafe au lait tres sucre, puis un porridge a peine avale et nous quittons notre glaciaire d'un pas vif. C'est parti pour 4h a 7h de marche, selon l'objectif, jusqu'au prochain bivouac.
Un soir, la grotte esperee se retrouve a des centaines de metres, dans une vallee perpendiculaire, noyee sous 70 cm de neige. Stanzin prefere monter la tente entre les rochers, en hauteur. Rapidement, le coin devient hostile, tres hostile. Nous sommes a l'ombre, le vent souffle bientot comme un damne et pas moyen de trouver du bois! Super. En grelottant, les hommes preparent le diner, que l'on prendra dans la tente en tentant de se rechauffer. La nuit est la, nous recouvrant de son voile glaciale. La condensation commence deja a transformer l'interieur de la tente-igloo. C'est alors que Stanzin sort son cahier de francais et son phrase-book. Et voila qu'un cours de francais s'improvise autour d'un delicieux carre de chocolat francais (cadeau inestimable d'une amie de Delhi!) et de notre flasque de calvados (notre ration de survie). Ambiance decalee et geniale. Nous dormirons a trois cette nuit-la, dans une tente prevu pour 1.8 personnes. Ils ont tout prevu ces constructeurs de tente (entre parenthese: merci a The North Face de nous avoir procure ce nouveau materiel tres performant) !!
Une colonne de porteurs. Dans la brume qui monte de la glace, de petits hommes, une maison sur le dos, avancent vers nous d'un rythme rapide et decide. Ils font parti d'une vraie caravane. L'un a un visage doux, tout en rondeur, son voisin n'a pas de gants, le suivant chante faux, l'autre a une tete a vendre sa mere...! Des "blancs" a l'equipement flashy et flambant neuf, deux beaux batons de marche visses aux mains, avancent febrilement sur la glace. Encore des Francais! Le nombre de Francais sur le Zanskar gele reste une enigme (mais pourquoi??)...8 touristes, 16 porteurs, 1 cuisinier, 2 guides. Et bein! Ils reviennent de Zangla et nous annonce des passages aquatiques. Nous repartons. On se retourne pour leur lancer un dernier coup d'oeil. Certains portent sur leur dos plus de 40 kg. Leur sac se resume a deux armatures de bois dans lesquels ils glissent les bagages des touristes. Deux sangles viennent serrer le tout et entailler les epaules. D'autres trainent derriere eux des montagnes de barda sur un mini-traineau de bois. Les skis sont des tuyaux de plastique. Systeme sympa quand la glace est bonne mais exenuant lorsqu'il s'agit de grimper a flanc de falaise pour eviter des zones a risque.
Nous echangeons avec Stanzin les informations recoltees. Les nouvelles courent ainsi sur le Tchadar. Nous croiserons son frere dans deux jours. Une cliente anglaise a pleure au dernier refuge car son guide ne l'attendait pas. Des suisses ont un sac rempli de Toblerone. Eh oui, demain, un passage aquatique sera delicat a negocier. Et toujours la meme question des locaux a Stanzin. "Combien de porteur? - Aucun - ?? - T'inquiete, ils sont bons marcheurs!" Nous repensons a ces groupes d'occidentaux marchant tranquillement sur cette itineraire unique. Les petits vieux ont un sacre courage, meme s'il ne portent pas leur sac. Neanmoins, parcourir le Tchadar avec des porteurs, c'est comme faire du velo avec des roulettes!
Une maison "tres" traditionnelle. Apres 6 jours de marche, nous atteignons Pishu, le village de notre guide. Nous sommes au Zanskar. Vidian se plie en quatre pour passer les portes et tombe nez a nez avec une vieille femme toute ridee et bossue. Voici Amaley, la fantastique maman de Stanzin. Un air de vieillarde mais un tonus incroyable. Elle n'arrete pas de nous parler dans sa langue, puis eclate d'un rire formidable, un rire d'enfant. Nous passons deux jours a nous reposer dans cette famille. Plantons l'ambiance. Imaginez une piece de 4m sur 5, un sol en terre battue, des murs de torchis, un plafond tres bas et noir de suie et un chula (poele) que l'on bourre de bouses de yacks sechees et qui fume en permanence. La seule piece chaude de la maison est donc baignee dans un brouillard acre, qui pique terriblement les yeux. Puis, on s'y habitue et tout semble "presque" normal.
Une niece d'Amaley l'aide pour la vie de la maison. La jeune fille a un regard dur et ne cesse de nous devisager. Preparation de Thukpa. Elle petrit la pate vigoureusement de ses deux mains, d'un geste expert, transforme les boules ainsi formees en un long serpentin, saisit 2 bouses bien seches et les lance dans le poele, puis reprend sa besogne un moment, s'arrete, ouvre sa polaire, se mouche bruyamment a l'interieur, referme le zip (c'est bon, c'est propre a l'exterieur!), et termine de decouper la pate. Pendant ce temps, Amaley lance des prieres dans l'air en murmurant des "om mani padme um" et Stanzin rote. Un matin, alors que nous cuisons des parantas (chapatis frits) sur le chula et qu'un bon the fume dans les tasses, une plaque de poussiere/cendre grasse s'abat sur nous, provenant du plafond. Tout le monde rigole. Amaley souffle sur nos thes pour faire disparaitre la poussiere et la cendre, tandis que la jeune fille frotte rudement les chapatis. Et pour ce qui reste dans l'huile de cuisson, il suffit de ne pas regarder!
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Nous deambulons dans le village, occupe par seulement trois familles elargies en fait. Une demi douzaine de maison de terre, des betes qui picorent et des enfants qui jouent. Sur les toits plats sechent de la paille et du bois, et des drapeaux a prieres multicolores uses par le vent egrennent leurs louanges dans le ciel. Ce soir, preparation de momos, ces genres de gros raviolis cuits a la vapeur (les buzz mongols en fait). Bouddhistes, les villageois ne peuvent tuer d'animaux. Ils attendent alors qu'un leopard des neiges egorge un ibex (bouquetin local), et viennent prelever le reste de la carcasse. Stanzin, le cuisseau rouge et gele dans les mains, frappe la viande a l'aide d'une hachette courbe. Sous la seule lumiere blafarde d'un neon nourri par le soleil (pas d'electricite en hiver a Pishu), nous devorons les momos, assis en tailleur.
Le lendemain, les filles se mettent en tete d'organiser une soiree avec les porteurs fraichement debarques d'une expedition d'occidentaux. L'affaire s'annonce bien: changement du chula pour un autre qui ne fume pas, installation du radio-cassette branche sur le panneau solaire et fabrication de seaux de Tchang, la biere locale. Nous expedions le diner pour faire place a la fete. Relegues a une maisonnette poussiereuse, nous entendrons les echos de la fete toute la nuit, avant de decouvrir les filles le matin dans la cuisine, ivres de fatigue. Elles pouffent de rire pour un rien, mettent de la musique et invitent Armelle a danser et se recouchent en boule pour piquer un petit somme...Long soupir. Une envie irresistible de voir nos amis s'empare de nous, de faire la fete avec eux, de boire du bon vin et deguster de fameux fromages. Une petite flemme de repartir dans le froid s'attaque a notre moral. Mais nous sommes forts, prenons une bonne respiration, dormons une bonne nuit, avalons un bon the sale...et attaquons le retour les pieds dans la neige. Que la force du Guru Rinpoche soit avec nous!
Les passages "chauds". Le Tchadar ne cessera de nous rappeller que nous evoluons sur de l'eau temporairement gelee, dans un milieu extremement hostile et changeant. En l'espace d'une heure, un passage bien givre peut devenir un enfer. Des le premier jour de notre marche, de l'eau s'invite sur de la glace. Vidian tente d'escalader la falaise mais se ravise. Le poids du sac, l'appareil photo et les bottes de caoutchouc de l'armee indienne ne sont pas a son avantage. Pas le choix, faut se mouiller. Chacun avance lentement de l'eau jusqu'au genoux, plantant le baton vigoureusement, tatant les zones plus fragiles. La glace cede sous Vidian qui se retrouve avec de l'eau a mi-cuisse. Une journee merveilleuse s'annonce! Tout le monde se retablit sur un rocher. Et bien finalement, aussi incroyable que cela puisse etre, nous nous remettons en marche rapidement et la sensation de froid ne nous atteind pas. Totalement etanche, nos bottes chauffent l'eau emprisonnee et l'air extremement sec seche nos pantalons. Seule la partie placee sous le genoux ressemble a une sculpture!
Certains passages delicats nous obligent a grimper sur
les flancs du canyon. C'est alors un defi de concentration et de
precision pour rester en equilibre sur les roches qui se delitent. Nous
nous elevons parfois a plus de 15m au dessus d'un Tchadar bouillonant,
sans aucune autre protection que notre vigilance. La chute serait
mortelle bien evidemment, mais on y pense toujours apres! Et puis ces
sentes, usees par des decennies de marcheurs, font le mythe du Zanskar
gele. Nous ne pouvons passer a cote, dans tout les sens du terme. Il
faut vous parler du terrible passage de Wama, LE point "chaud" du
Tchadar. Un matin, une nebulosite poisseuse et un froid pincant nous
accompagne dans notre approche. A gauche, une belle congere bloque le
passage. A droite, une bande de glace survit le long de la falaise
abrupte. Bon. Ambiance tendue. Nous testons la glace progressivement.
Soudain, Je vois Stanzin basculer a l'eau, pousser des cris de terreur
et tenter de s'agripper a la surface glissante. Le poids de son sac
l'attire vers les abimes lorsque Vidian le saisit violemment et le
retablit sur la glace dure. Avec des yeux de panique, Stanzin serre
Vidian contre lui dans une accolade qui en dit long sur sa
reconnaissance. Il nous avouera plus loin qu'un porteur est mort a cet
endroit l'an dernier.
Stanzin gele sur place, il faut aller vite. Nous poussons les sacs devant nous et marchons a quatre pattes sur une lame de glace atteignant parfois moins de 50cm de large. Ouf, Wama nous laisse finalement passer! Mais la suite n'est pas terrible et nous marchons sur des oeufs. En tentant une portion, Armelle plonge dans l'eau jusqu'a la taille. Vidian n'a pas le temps de sentir son coeur se serrer qu'il l'attrape par le sac et la retablit directement en position debout! Certaines peurs decuplent les forces, dit-on. Journee emotion. Nous marcherons 7h ce jour la pour rallier le refuge de Anamur, une vieille batisse salvatrice, dans lequel Armelle et Stanzin decongeleront.
Tester le matos local contre le froid. Nos bottes blanches de l'armee indienne nous ont evite des engelures. Fonctionnant comme une combinaison neoprene, elles enferment le pied dans un milieu totalement impermeable. L'eau ne peut y rentrer, la transpiration ne peut en sortir. L'oppose du Gore Tex! C'est donc dans une ambiance tropicale humide que nos pieds ont voyage sur la glace du Tchadar, pour notre plus grand bonheur. Pour le reste, tester le matos "local" contre le froid consiste en realite a revetir un jean et quelques polaires et marcher vite, tres vite. Les locaux sont incroyables, ils ont froid, c'est ainsi et cela le sera toujours, alors pourquoi faire secher les affaires puisque demain sera pareil! Ah oui, il faut un peu de logique. Notre guide passera ainsi de longues heures devant le feu sans meme penser a faire secher ses chaussettes ou meme decongeler ses freles chaussures de cuir, qui sont de vrais sabots de glace chaque matin. Porter une Goncha aurait pu etre sympa mais si Stanzin en avait portee une lors de sa chute dans l'eau, le poids de ce lourd manteau aurait pu l'emporter...
En partant avec un guide, nous avions pense perdre en authenticite.
Keneni! Le Tchadar peut etre une promenade de sante comme un enfer de
glace et de froid. Stanzin a plus ete un ami qu'un guide et souvent,
nous nous sommes retrouve devant lui a tester la glace. Nous avons
fonctionne en trio, en equipe. Il nous a permis de connaitre les
legendes du Tchadar, de savoir les nouvelles que les colonnes de
porteurs colportent, d'apprendre les anecdotes et les grottes secretes...Cependant, nous avons trouve cette marche plus difficile que notre peregrination
mongole, dans la mesure ou nous ne pouvions fixer notre propre rythme.
La-bas, nous avions pu trouver des gestes de "survie", des reflexes
"calorifiques" qu'il nous a pas ete permis de mettre en oeuvre ici.
Mais le Tchadar reste un trek unique, magnifique par toutes ces roches
multicolores, cette glace eclatante (c'est le cas de le dire!).
Un
projet de route court depuis des annees et d'ici 8 ans, une route
passera par la vallee...Et les locaux nous apprennent que la glace
est de plus en plus mince d'annees en annees....Le Tchadar est ephemere....Nous sommes pleinement
heureux d'avoir emprunter maintenant cette voie de communication fragile entre le
Zanskar et le Ladakh.
Nous restons quelques jours a Leh pour nous reposer...et revenons bien vite vous conter de nouvelles aventures...
Bises
Armelle et Vidian














































